Crise en Ukraine : sanctionner vigoureusement le pouvoir russe

Editorial du « Monde ». Il existe en droit international un principe fondateur, agréé par tous les pays signataires de la Charte des Nations unies, y compris la Russie, qui est l’un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU : celui de l’intégrité territoriale et de l’indépendance politique des Etats. Pour la deuxième fois en huit ans, la Russie, sur ordre de son président, Vladimir Poutine, a ouvertement violé ce principe, lundi 21 février, en envoyant ses troupes occuper une partie du territoire ukrainien.

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La première intervention, en mars 2014, a abouti à l’annexion pure et simple de la Crimée. La seconde, lundi, a suivi une procédure différente : les leaders de deux régions du Donbass, les républiques autoproclamées de Donetsk et de Louhansk créées par les séparatistes pro-russes en 2014, ont demandé à la Russie de reconnaître leur indépendance. Cette demande a été satisfaite lundi. Transportés à Moscou, ils ont signé avec le président Poutine au Kremlin un accord « d’amitié et de soutien » entre leurs « républiques » et la Russie. Cet accord a ouvert une voie légale à l’envoi de troupes russes, décidé aussitôt sous le prétexte de « maintien de la paix ».

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Cette décision a été précédée lundi de deux événements hautement révélateurs du fonctionnement et des motivations du Kremlin. Le premier, télévisé dans une mise en scène glaciale, réminiscente des heures les plus sombres du soviétisme, a été la réunion du Conseil de sécurité au cours de laquelle plusieurs hauts responsables, intimidés et parfois bredouillants devant le sourire narquois du président Poutine, lui ont recommandé de reconnaître les deux républiques du Donbass. On y a entendu que l’Ukraine se préparait à devenir une puissance nucléaire, qu’elle commettait un « génocide » dans le Donbass et n’avait jamais eu la moindre intention d’appliquer les accords de Minsk, pas plus que la France et l’Allemagne qui les parrainent, pour résoudre le conflit de cette région.

Réécriture familière de l’histoire

Suite logique, M. Poutine a annoncé sa décision plus tard dans un discours de près d’une heure, faisant écho aux mêmes arguments. Cinquante-cinq minutes de cynisme et de réécriture familière de l’histoire, une litanie de griefs, de fantasmes et d’accusations mensongères à l’égard de Kiev et de l’Occident, formulés avec une violence à peine contenue, ponctués de soupirs rageurs.

Le comportement de M. Poutine lundi, comme lors de ses derniers entretiens avec plusieurs dirigeants occidentaux – dont le président Macron –, peut faire planer un doute sur la rationalité de son raisonnement. Mais les faits sont là : Vladimir Poutine est le maître absolu du Kremlin, et il vient de décider l’invasion d’un pays souverain. C’est la deuxième fois pour l’Ukraine, la troisième pour une ex-république soviétique cherchant à se rapprocher de l’OTAN et de l’Union européenne, la Géorgie, dont l’armée russe occupe deux régions, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, depuis 2008.

Cette remise en cause directe de l’ordre européen en vigueur depuis la fin de la guerre froide pose un défi majeur aux pays occidentaux et à la communauté internationale. Soucieux d’éviter une offensive plus grave encore de la part de Moscou, les Etats-Unis et les pays européens s’orientaient lundi soir vers une réaction « proportionnée », avec des sanctions ciblées. Ils tablent encore sur l’effet dissuasif de la menace de sanctions « massives » prêtes à être déclenchées en cas d’invasion de l’Ukraine.

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Ils veulent croire que, puisque la Russie était déjà de facto présente dans le Donbass depuis 2014, il ne s’agit pas à proprement parler d’une invasion. Cette réaction n’est pas à la hauteur de l’agression commise. Elle légitime l’intervention de 2014. Elle ne prend pas en compte l’ambition profonde du président russe : rétablir une division du continent européen en sphères d’influence, sur ses propres critères. L’expérience montre que, à moins de se heurter à la fermeté des Occidentaux, il ne s’arrêtera pas à la frontière ténue de ces deux petites républiques, qui revendiquent la totalité du Donbass. Des sanctions plus fortes s’imposent, sans attendre.

Le Monde

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