Haute joaillerie : le bijou s’emballe !

Au pays feutré de la haute joaillerie, où la raréfaction des pierres précieuses inquiète en coulisse mais où les gemmes scintillent en vitrine, les habitudes reviennent. Fin janvier, à Paris, place Vendôme, une dizaine de maisons ont dévoilé leurs nouveautés à une poignée de journalistes et à leurs clients fortunés. Certains d’entre eux sont de retour après la pandémie qui, pour le secteur, n’a pas vraiment rimé avec crise.

Les voici descendus au Ritz, curieux de découvrir, entre deux madeleines de François Perret, le chef pâtissier du palace, ce que les joailliers ont à leur proposer de visu. « L’entremise d’un écran ne remplace jamais l’expérience d’essayage physique. Le Covid était forcément un handicap. Sur un plan pratique, pour se décider, les clients ont besoin de voir le bijou porté », rappelle Pierre Rainero, le directeur du style, de l’image et du patrimoine du leader Cartier.

Pour séduire les potentiels acquéreurs, le recours aux pierres de couleurs explosives est toujours omniprésent. « Les clients sont à la recherche de pierres qui leur parlent, avec de la personnalité », souligne Lucia Silvestri, la directrice artistique de Bulgari, en tenant entre ses doigts un collier bicolore de diamants et d’émeraudes d’un vert sirop de menthe. De même, la course aux caratages va toujours bon train, remportée haut la main par Chopard qui dégaine pour bluffer ses visiteurs une émeraude brute de Zambie de 6 225 carats, grosse comme le poing. Le tout se mêle, surtout cette saison, à une tentative d’imaginer des pièces novatrices, inattendues, qui questionnent les usages du bijou et les manières de le porter.

L’émeraude Insofu de 6225 carats révélée par Chopard.

Chez Boucheron, Claire Choisne continue d’éblouir son monde. En pleine maîtrise, la directrice des créations est l’une des designers les plus stimulantes du secteur. Cette fois, elle remonte jusqu’au 2 août 1928, jour où Louis Boucheron reçoit de la part du maharadjah de l’Etat indien de Patiala une commande phénoménale de ceintures empierrées, collerettes et parures. Aujourd’hui, la totalité des bijoux a disparu mais pas les 149 dessins d’archives. « J’ai compris d’emblée qu’il ne fallait pas essayer de les reproduire ou d’en imiter le foisonnement, raconte Claire Choisne. J’ai plutôt voulu réinterpréter modestement leur esprit en quatorze pièces bien faites. »

Boucle d’oreille New Padma, en or blanc, diamants, nacre, perles et cacholong, collection New Maharajahs de Boucheron.

Celles-ci ont des points communs avec la commande de 1928 : les pierres gravées, les diamants et émeraudes taillés en gouttes, les motifs en dentelle, pompons ou fleur de lotus et l’absence de saphirs (« on disait en Inde qu’ils portaient malchance »)… Mais Claire Choisne mixe ces éléments d’époque à des gimmicks de la joaillerie contemporaine : des bijoux posés sur l’arrière de l’oreille ou qui se transforment (pendentif de collier qui mute en broche, broche qui devient une barrette). Elle ose même inventer un objet inédit qu’elle appelle la « bobine », un socle en bois couvert de marqueterie de nacre où s’empilent dix bracelets d’or blanc, nacre, perles et diamants. « J’avais envie d’essayer pour la première fois de dessiner un objet. »

Des touches de laque noire

Cartier aussi est allé déterrer dans ses archives et réanime, lui, le bijou d’épaule. Eprouvé lors de l’Exposition universelle de 1925, il s’agit d’un grand collier qui enserre le haut du buste de l’épaule droite à l’épaule gauche. Graphique et tout en ondulations, il est contrasté par des touches de laque noire et parcouru de diamants et d’émeraudes. « Il coule sur la peau, vante Pierre Rainero. Avec cette collection que nous appelons Sixième sens, nous voulions des pièces à haute valeur ajoutée, gourmandes, tactiles, voire sonores. » Collier articulé qui épouse le relief d’une clavicule et fond sur le décolleté, pompon bruissant de pierres qui s’entrechoquent, bracelet à écailles diamants côté pile et onyx côté face qui cliquettent lorsqu’on les tourne… « C’est pour nous une façon d’interroger la fonction du bijou et la place qu’il prend. Contrairement à un tableau ou à une sculpture, c’est le seul objet à dimension artistique que l’on revêt directement. »

Collier Victorienne, en or gris, émeraudes, diamants et laque noire, collection Sixième Sens de Cartier.

Chez De Beers, on découvre d’abord un ensemble de bijoux inspirés par la forme de l’atome. Il permet au roi du diamant de faire dans l’épate. Ici, un plastron façon chaîne moléculaire dotée de 2 133 diamants. Là, un solitaire pas si esseulé avec son diamant de 11 carats et son chaton (le socle sur lequel la pierre est enchâssée) entièrement pavé. La seconde partie, autour du motif du rayon de soleil, racole plus volontiers la clientèle qui n’a pas froid aux yeux. Elle mélange lamelles d’or blanc rhodié et de titane poinçonné, diamants blancs et diamants orange, et même un diamant taillé en quadrilatère, en forme de cerf-volant. Mais la babiole la plus délirante de la collection reste un pendentif de collier qui se détache puis mute, une fois fixé à un mousqueton en or blanc, en porte-clés. Etourdis qui perdent facilement leur trousseau, s’abstenir !

Collier plastron Atomique, en or blanc et diamants, collection The Alchemist of Light de De Beers.
Bijou de main Nacreous et bijou d’oreille Nacreous, or blanc, perles Akoya et perles d’eau douce, collection Earthy Gratitude de Tasaki.

D’autres joailliers tentent aussi ce coup de la pièce inattendue, exercice parfois périlleux tant il peut vite virer au gadget. Chez Tasaki, entre deux variations sur la mer, tout en camaïeu de saphirs, se remarque un bijou hybride en perles, entre la bague et le bracelet. Cet ovni n’enserre que quatre doigts – le pouce en reste exclu – pour être porté au milieu de la main.

De même, une étrangeté jamais vue s’invite chez Piaget qui dévoile une parure en chrysoprases où triomphe une tourmaline de 36 carats. A première vue, rien de neuf pour un acheteur averti des Emirats ou de Chine. Pourtant, l’œil s’arrête sur le drôle d’écrin en cristal de roche où la tourmaline est sertie : il dissimule en fait une LED qu’un interrupteur au dos permet d’allumer ou d’éteindre. Une lumière actionnée pour tenter de faire « rayonner de l’intérieur » la gemme à la nuit tombée, mais qui laissera de marbre les puristes pour qui c’est à la pierre de faire seule la démonstration de son éclat.

Boucles d’oreilles Glowing Lanterns, en or blanc, or jaune, chrysoprases, tourmalines et diamants, collection Extraordinary Light de Piaget.
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