« Kiev » dans « Le Monde », cité martyre et insoumise

Kiev, ville martyre. Kiev, ville d’histoire. Kiev, ville de rébellion. Depuis les débuts du journal et jusqu’aux heures tragiques vécues aujourd’hui, Le Monde n’a eu de cesse d’osciller entre ces trois réalités, intimement liées, pour décrire la capitale ukrainienne. Comme un sceau du destin, la première mention dans le quotidien (daté du 15 février 1945) suit la signature, le 11 février, à Yalta, dans la péninsule de Crimée, d’accords entre Staline, Roosevelt et Churchill qui allaient formater l’Europe de l’après-guerre.

Quatre jours plus tard, Le Monde en rend compte dans une longue dépêche et écrit : « Les ouvriers des équipes de nuit des usines de guerre à Moscou, Kiev, Kharkov, Leningrad et dans le bassin du Donetz [Donbass] organisèrent aussitôt des meetings. » Derrière ces célébrations, le partage en zones d’influence et l’idée imposée par Staline d’un glacis protecteur contre l’Ouest étaient actés. Deux concepts qu’entend aujourd’hui perpétuer Vladimir Poutine par le fer et par le feu.

« L’hydre du “nationalisme” ukrainien »

Kiev se retrouve assignée à un camp. Pourtant, derrière ce qui allait devenir le rideau de fer, elle continue d’entretenir des ferments d’indépendance. A chaque fois que la Russie soviétique lui en laissera l’occasion, elle tente de reprendre un peu de sa liberté. Ainsi, le 6 octobre 1947, André Pierre, le spécialiste de l’URSS au Monde, rend compte de la reprise en main de la littérature ukrainienne par le régime communiste. « Déjà l’an dernier, dans un compte rendu de l’assemblée générale des écrivains de Kiev, la Pravda avait dénoncé la “déviation nationaliste” de membres éminents de l’académie ukrainienne des sciences, d’un certain nombre de poètes, de romanciers et de critiques. »

« La réalité historique d’aujourd’hui, c’est que l’Ukraine, comme toutes les autres républiques fédérées, est entièrement sous la coupe des Russes de Moscou. Tant qu’il en sera ainsi, le malaise entre Kiev et Moscou persistera. »

Le 22 juin 1948, le même André Pierre décrit les épreuves du certificat de maturité, l’équivalent du baccalauréat, à Kiev. Les sujets sont les mêmes qu’à Moscou. « Il s’agit en effet de combattre en eux, à l’aube de leur vie, le nationalisme ukrainien qui persiste dans les milieux intellectuels et que l’on a tant de peine à extirper. Dans leurs écoles les maîtres ont pour tâche de leur imposer la ­doctrine officielle communiste : fraternité russo-ukrainienne, mais primauté de la culture russe sur celle de l’Ukraine. »

Même après la mort de Staline (5 mars 1953), la russification des esprits se poursuit. André Pierre, toujours, le 19 janvier 1954 : « La réalité historique d’aujourd’hui, c’est que l’Ukraine, comme toutes les autres républiques fédérées, est entièrement sous la coupe des Russes de Moscou. Tant qu’il en sera ainsi, le malaise entre Kiev et Moscou persistera, et le gouvernement central soviétique sera toujours contraint d’employer la force pour écraser l’hydre sans cesse renaissante du “nationalisme” ukrainien. »

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« Kiev » dans « Le Monde », cité martyre et insoumise

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