Paris Fashion Week : théâtralité tous azimuts

Rien ne se passe comme prévu à cette fashion week automne-hiver 2022-2023. Quand, fin 2021, les marques ont planché sur l’organisation des défilés qui se déroulent du 28 février au 8 mars à Paris, la plupart ont misé sur des jauges réduites, supposant que le Covid-19 viendrait encore perturber les festivités. Or la pandémie a suffisamment décru pour que les étrangers viennent gonfler le nombre d’invités, et la guerre en Ukraine sème un vent de panique.

Le 3 mars, la Fédération de la haute couture et de la mode a publié un communiqué indiquant qu’elle demandait à « tous [ses] adhérents d’apporter leur contribution aux opérations d’aide au peuple ukrainien » via des dons au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Des mannequins ont annoncé reverser une partie de leur cachet à des associations soutenant l’Ukraine, et plusieurs marques, indépendantes et de petite taille pour la plupart, ont pris position : la griffe hongroise Nanushka a annoncé un partenariat avec l’association caritative Ordre de Malte, le collectif géorgien Situationist a écrit un texte pour « un monde sans guerre », la maison suédoise Acne a suspendu ses activités en Russie. Les grands groupes, eux, ont fait preuve d’une certaine prudence. Jusqu’ici, seuls LVMH, Kering et Chanel se sont exprimés, annonçant des dons au bénéfice des Ukrainiens.

La mode n’étant jamais à une contradiction près, en marge de ces initiatives, la fashion week a suivi son cours plutôt normalement. Les premières journées ont même été marquées par une forme de théâtralisation des défilés de nature à faire oublier, le temps de quelques minutes, la situation géopolitique.

Lire aussi Yves Saint Laurent tisse des liens avec l’art

Saint Laurent a renoué avec ses habitudes en construisant une superstructure au pied du Trocadéro, en face de la tour Eiffel. A l’intérieur, les murs noirs laqués et la moquette beige moelleuse n’absorbent pas les cris de la foule en délire devant Catherine Deneuve, Demi Moore, Charlotte Gainsbourg, ainsi que les stars de la série Euphoria. Au-delà des acteurs installés au premier rang, ce défilé plonge dans une atmosphère cinématographique.

Partout les couleurs vives explosent

Lorsqu’une voix de soprano déchire la pénombre, les murs coulissent vers le bas, offrant une vue spectaculaire sur la tour Eiffel dont les projecteurs éclairent le défilé. Une procession de mannequins qu’on dirait sortie d’un film noir s’avance avec un air grave de circonstance – le directeur artistique, Anthony Vaccarello, ayant dédié ce défilé à son père, disparu en février.

Saint Laurent.

De longs manteaux enveloppants aux épaules larges couvrent des robes en satin fluide, chatoyantes comme du nacre, dans lesquels le vent s’engouffre. Trenchs, cabans, perfectos et (fausses) fourrures portées à même la peau brillent par la netteté de la coupe et leur implacable sobriété, habilement équilibrées par une dose de sensualité dans la fente des robes ou la profondeur d’un décolleté.

Chez ces élégantes aux cheveux tirés en arrière et aux imposants clips d’oreille, il y a des réminiscences du Saint Laurent des années 1970 et 1980, un hommage à cet idéal de beauté fatale qui trouvait en Catherine Deneuve ou Loulou de la Falaise de parfaites ambassadrices. Cette saison, Anthony Vaccarello ne cherche pas à réinventer une esthétique mais à parfaire une formule dont l’efficacité n’est plus à prouver.

Dries Van Noten.

Le glamour d’une autre époque, c’est aussi la thématique de Dries Van Noten, qui a choisi un format original, celui d’une exposition : le designer belge a investi un magnifique hôtel particulier de la rive gauche dont l’état de délabrement lui donne un petit air de maison hantée. Il y a disséminé de faux mannequins. En voilà une plus vraie que nature accoudée à la rampe de l’escalier monumental dans une robe noire aux manches bouffantes et dorées, une autre, plantée sur une cheminée en marbre, revêt un manteau brodé de sequins plus éblouissant qu’une boule à facettes, tout comme la robe longue de celle cachée derrière la porte d’un cagibi…

Hormis la mise en scène, les matières peuvent aussi surprendre, comme cette ahurissante paire de bottes plus délicate qu’un vase Ming, une imitation de porcelaine blanche pigmentée de bleu, en réalité en cuir vernis légèrement craquelé. Partout, les couleurs vives explosent, les imprimés animaux et floraux se mélangent avec la justesse qui caractérise Dries Van Noten.

Rochas.

Chez Rochas, le défilé ne commence qu’une fois les fameux trois coups frappés, préalable à toute pièce de théâtre. Le vestiaire de Charles de Vilmorin, 24 ans, a pour réputation d’être grandiloquent : pour sa deuxième saison, il déploire des drapés de tragédienne, les collerettes, les imprimés Arlequin, les plissés iridescents, portés avec des ongles noirs, longs comme des griffes gothiques. Une mode, parfois trop déconnectée du monde, aux accents sarah-bernhardtiens.

Relax, guindé, déjanté

Du théâtre ? C’est peu de dire qu’il y en a aussi chez Off-White. Pour le premier défilé depuis la mort soudaine de Virgil Abloh, le 28 novembre 2021, une parade en forme d’hommage se tient au Palais Brongniart. A l’entrée, des dizaines d’adolescents photographient l’arrivée de Carla Bruni, Pharrell Williams, Paul Pogba, Rihanna… A l’intérieur, tout ce petit monde se tient bien sage, les regards tournés vers un chandelier central, de la taille d’une voiture, autour duquel passent d’abord des mannequins portant des tenues réalisées par le studio où tous les gimmicks d’Abloh se reconnaissent : trous dans les tailleurs, slogans entre guillemets, trombones métalliques XXL, sportswear conçu à travers le regard d’un diplômé d’architecture. Mais c’est le grand final qui vaut le détour avec une série de robes excessives : millefeuille, sculpturales, à sequins, meringues… Le tout porté par des mannequins-stars qui ne lésinent pas sur les poses de diva. Ici, Bella Hadid, baskets aux pieds, tenant nonchalamment une paire d’escarpins. Là, Kendall Jenner et Karlie Kloss qui sirotent d’un air snob une canette de soda.

Off-White.

« On a tous en nous tant de personnalités que la mode peut révéler », remarque la Belge Meryll Rogge, nouvelle venue du calendrier et demi-finaliste du LVMH Prize 2022. Elle réceptionne dans un vrai-faux cocktail, avec coupes à champagne empilées et table dressée, mais avec des assiettes garnies de sandwichs, frites ou entrecôtes en plastique. Autour : des portants de vêtements à piocher comme on s’inventerait, pour aller dîner, un personnage à la Cindy Sherman, l’une de ses inspirations. Au choix : maillots de foot détournés en robes du soir, combi-bustiers, maille léopard effet vieilli, pièces sportswear secouées de dentelles ou d’imprimés graphiques. Relax, guindé, déjanté. La créatrice confirme : « Après deux ans où on est peu sortis, j’avais envie de montrer de multiples silhouettes que chacun peut s’approprier en fonction de son caractère ou de son état d’esprit. »

Meryll Rogge.

Chez Courrèges, on quitte la salle de théâtre et le pince-fesses pour l’étape d’après : un club où les basses font vibrer les murs de l’entrepôt qui accueille le show. Au milieu de la scène, des centaines de canettes en aluminium ont été écrasées (et seront réutilisées en éléments de décor au cours de la saison, assure la marque). Elles rappellent une mise en scène Courrèges de 1973 où des mannequins souriantes en robes colorées se promenaient dans une casse automobile.

Entre les mains de Nicolas Di Felice, qui a pris la tête de la marque en 2020, l’ambiance est moins candide. Les silhouettes monochromes, majoritairement noires ou blanches, épousent des patronages géométriques : cercles dans le dos des vestes, triangles suspendus sur des robes, manches pointues, cols tubulaires… Une approche parfois un peu conceptuelle, mais qui fonctionne parfaitement sur les manteaux réinterprétant l’héritage Courrèges. Passionné, talentueux et bien connecté au réseau mode, Nicolas Di Felice possède tous les atouts pour se faire un nom. C’est aussi ce qu’on dû penser les nombreux journalistes, influenceurs et François-Henri Pinault (directeur d’Artémis qui possède Courrèges) présents au défilé.

Courrèges.

We want to give thanks to the author of this write-up for this incredible web content

Paris Fashion Week : théâtralité tous azimuts

Travors