Au Soudan, une nouvelle ruée vers l’or pour survivre à la crise

Depuis deux mois, Al-Daou Saleh creuse comme un forcené. Equipé d’un marteau et d’un burin, il ne compte pas les heures passées chaque jour à fracasser la roche sous un soleil de plomb. En quête de quelques poussières d’or, ce jeune homme de 22 ans, au chômage depuis plusieurs mois après avoir enchaîné les petits boulots, a parcouru 1 000 kilomètres depuis sa région du Kordofan pour rejoindre les mines d’Abu Hamad, là où s’arrête l’asphalte, à 600 kilomètres au nord de Khartoum, la capitale du Soudan.

« En ce moment, il n’y a plus de travail, les salaires ne payent plus rien », raconte-t-il en faisant tourner de la pierre concassée au fond d’une soucoupe en fer remplie d’eau. Dans un pays en proie à une inflation galopante, à un chômage endémique et à de mauvaises récoltes, des hommes de toutes les régions ont suivi le même chemin dans l’espoir d’améliorer un peu leur quotidien.

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La ruée vers l’or au Soudan n’est pas un phénomène nouveau. « Avec l’indépendance du Soudan du Sud, en 2011, le pays s’est retrouvé amputé des deux tiers de ses réserves de pétrole, et le régime d’Omar Al-Bachir avait fait de l’extraction de l’or la pierre angulaire de son économie et l’une de ses principales sources d’enrichissement », rappelle Raphaëlle Chevrillon-Guibert, chercheuse à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) basé à Marseille.

Un acheteur tient un morceau d’or d’environ 75 grammes dans le souk d’Al-Abidiyah, au Soudan, le 23 mars 2022

Marasme

Au cours de la dernière décennie, le Soudan est devenu le troisième producteur du précieux métal sur le continent. En 2021, plus de 93 tonnes d’or y ont été extraites, dont 80 % issues des mines artisanales qui ont essaimé sur tout le territoire. Un boom minier dont Abu Hamad, situé dans l’Etat du Nil, fut l’épicentre.

Avec la crise économique, une nouvelle vague de mineurs, comme Al-Daou, tente sa chance, venant s’ajouter aux plus de trois millions de Soudanais qui dépendent de l’extraction du métal. Pour le Soudan, le marasme s’est accentué après le coup d’Etat du 25 octobre 2021 et l’éviction du gouvernement de transition constitué de civils et de militaires qui s’était mis en place après la chute d’Omar Al-Bachir, en 2019. Du jour au lendemain, le robinet des aides internationales s’est tari.

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« Chaque jour, tu te dis que demain sera meilleur. Ici, l’or est comme un mirage. Il faut continuer à creuser, il n’y a pas d’autre solution », souffle Al-Daou, qui rêve d’un autre horizon que la terre ocre et décharnée du désert de Nubie. Les mineurs dorment sous des tentes faites de branches de dattiers, de toile de jute et de plastique. « Gorassa » (galettes de blé) et poisson séché y font les repas quotidiens ; parfois, un chat sauvage grillé vient briser la routine. « Si je tombe sur suffisamment d’or, demain je rentre chez moi, mais d’autres ici pensent à quitter le pays, à prendre la route de l’Egypte ou de la Libye, avant de gagner l’Europe », poursuit-il.

« Certains sont revenus avec une voiture neuve et ont pu construire une maison en dur. Je mise tout là-dessus » Hussein Abdallah, 17 ans

C’est le cas d’Hussein Abdallah, 17 ans, qui a quitté il y a trois mois la ville de Geneina, dans l’ouest de la province du Darfour en proie à des affrontements meurtriers. Coiffé d’un casque de chantier, il descend à 20 mètres dans les entrailles de la terre. Seule la lampe frontale éclaire les saillies rocheuses, dessinant des rais de poussière. « Tous ceux que je connais sont partis après l’or. Certains sont revenus avec une voiture neuve et ont pu construire une maison en dur. Je mise tout là-dessus. Avec un peu d’argent, on pourrait partir en Europe », dit-il en brisant le silence de la roche.

En une dizaine d’années, l’or s’est raréfié en surface. Il faut creuser de plus en plus profond. Certains puits peuvent atteindre plus de 100 mètres. Les mineurs ont recours à des marteaux piqueurs, des tractopelles, et parfois même à de la dynamite. La mine se mécanise et les accidents sont fréquents, notamment les effondrements.

Des mineurs préparent un chat sauvage pour leur repas, dans le nord du Soudan, le 23 mars 2022

Si l’or ne connaît pas la crise, ces forçats du désert gagnent à peine de quoi payer leurs provisions et rembourser la location de matériel dont le prix est en hausse avec la flambée des prix du carburant. En trois semaines, Hussein, Al-Daou et leurs vingt camarades ont extrait près de 200 sacs de roches pouvant contenir chacun jusqu’à un gramme d’or, dont le prix oscillait, fin mars, autour de 30 000 livres (50 dollars, soit environ 46 euros). Sur ce potentiel de 10 000 dollars remonté, chaque travailleur ne touchera, au mieux, que 200 dollars.

« Taxe, moulin, transport, lavage »

Pour extraire le métal précieux, les mineurs artisanaux transportent leurs cargaisons vers les quelques marchés jalonnant la route qui longe le Nil. La pierre y est broyée avec de l’eau et du mercure. « Le propriétaire de la mine prend une moitié des sacs de roches et de l’or qu’ils contiennent. Puis il faut payer une taxe étatique, les moulins, le transport, le lavage et la combustion », détaille Al-Daou.

A quelques dizaines de kilomètres au sud d’Abu Hamad, le souk du village d’Al-Abidiyah, l’un des plus grands du pays, s’étend sur cinq kilomètres de long. Sous des préaux de tôle, tournent des moulins de fabrication chinoise installés par grappes de dix. Plus de 800 petites entreprises broient les sacs de roches et extraient jusqu’à 200 kilos d’or par jour. Le site fait travailler environ 50 000 personnes, estime un représentant des autorités locales.

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Pourtant, seuls 35 % de l’or sont extraits par ce processus et reviennent au mineur artisanal. Le reste, d’infimes particules d’or noyées dans des tonnes de sables, appelées « karta », est vendu à des entreprises spécialisées. Celles-ci utilisent du cyanure pour extraire les 65 % impossibles à récupérer manuellement. Ces industries qui traitent les résidus constituent une activité florissante dont les bénéfices échappent largement à la population locale.

« En apparence, ces entreprises sont dirigées par des civils, des hommes d’affaires, mais en réalité, elles sont détenues par les militaires » Mohammed Abdallah, ancien mineur

Nombre de ces entreprises sont liées directement ou indirectement à l’appareil sécuritaire soudanais. « En apparence, elles sont dirigées par des civils, des hommes d’affaires, mais en réalité, elles sont détenues par les militaires », dénonce Mohammed Abdallah, un ancien mineur aujourd’hui membre d’une association locale militant contre les ravages environnementaux de la mine.

Depuis le règne d’Al-Bachir, les militaires et leurs proches ont pu accéder à des positions privilégiées dans l’industrie minière. A Abu Hamad comme à Khartoum, via les routes ou les aéroports, le trafic est monnaie courante. En 2021, seules 20 % des exportations d’or ont été officiellement enregistrées par la Banque centrale du pays.

Anwar, 23 ans, travaille au fond d’une mine où il brise la roche, près d’Abu Hamad, au Soudan, le 20 mars 2022

« La corruption est souvent organisée depuis le sommet de l’Etat », poursuit Mohammed Abdallah, qui estime que les revenus de la contrebande – des dizaines de tonnes d’or expédiées illégalement vers les Emirats arabes unis ou la Russie – permettent au pouvoir militaire de se maintenir à flot.

Reconstituer les réserves du Trésor public

Depuis le coup d’Etat, en réaction au gel des aides promises par les pays occidentaux, les autorités putschistes misent sur l’or pour importer les denrées stratégiques comme le pétrole, le gaz ou le blé. Les recettes du métal jaune ont dépassé 1,7 milliard de dollars en 2021, soit plus de 60 % des revenus tirés des exportations du pays. Confrontées à une pénurie de devises étrangères, les autorités tentent à nouveau de réguler le marché de l’or et de reconstituer les réserves du Trésor public. Les exportateurs certifiés sont sommés de rapatrier les devises étrangères dans les caisses de l’Etat.

Un magasin qui vend de l’or, à Omdurman, près de Khartoum, au Soudan, le 29 mars 2022

« D’énormes quantités d’or sont extraites et exportées. Mais qui en bénéficie ? Ce sont quelques personnes triées sur le volet qui détiennent des licences d’exportation, ceux qui détiennent le capital suffisant et les moyens de production coûteux, à commencer par les militaires. Les travailleurs, eux, en sont dépossédés », abonde Mohammed Salah, un chercheur indépendant spécialisé dans l’économie de l’or basé à Khartoum.

Selon cet analyste, depuis le coup d’Etat, la recrudescence des conflits impliquant des forces gouvernementales dans des régions aurifères est la preuve de leur omniprésence dans le secteur. « Les milices, l’armée ou les Forces de soutien rapide (dirigées par le général Mohammed Hamdan Daglo, dit « Hemetti », numéro deux de la junte) tentent d’accroître les territoires sous leur contrôle pour monnayer leur protection et permettre aux entreprises qui leur sont liées d’exploiter les sols », poursuit-il, dénonçant « une politique du court terme qui ne vise pas à développer le pays ».

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Avec la guerre en Ukraine, les cours mondiaux de l’or se sont envolés. Comme lors de chaque crise majeure, le métal précieux est vu comme la valeur refuge face à l’instabilité des marchés. A Khartoum, au bout de la chaîne, des clients affluent dans les échoppes spécialisées. Face à l’instabilité économique et aux fluctuations des taux de change, ceux qui ont les moyens préfèrent acheter des bijoux plutôt que de placer leur argent à la banque. Ceux qui n’en ont pas troquent les bracelets et les bagues hérités de la famille pour quelques liasses de billets afin de couvrir les dépenses du ramadan.

Des Soudanais prêts à se rendre vers les mines d’or situées près d’Al-Abidiyah, le 23 mars 2022

Loin de la capitale, sur le souk d’Al-Abidiyah, des pick-up surchargés partent quotidiennement au soleil couchant pour le « khala », le désert. A l’arrière, des hommes vêtus de galabiyah blanches maculées de terre et de poussière hissent des bidons d’essence, des tentes, des provisions et des détecteurs de métaux pour se lancer une fois encore à la quête du mirage doré. Le cheikh Hilal Hussein, un vieil homme aux mains creusées par la mine, s’embarque pour rejoindre le puits qu’il possède dans le Wadi Al-Humar. « Les gens assis dans la fraîcheur des bureaux de Khartoum ne savent pas dans quelles conditions on vit ici, sous le soleil. Nous sommes assis sur une montagne d’or mais nous n’en profitons pas. Le Soudan est le pays des opportunités manquées », se désole-t-il.

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