En Côte d’Ivoire, la vitesse de reconstitution de la forêt tropicale surprend les chercheurs

Pour ne rien manquer de l’actualité africaine, inscrivez-vous à la newsletter du « Monde Afrique » depuis ce lien. Chaque samedi à 6 heures, retrouvez une semaine d’actualité et de débats traitée par la rédaction du « Monde Afrique ».

Dans la forêt de la Téné, en Côte d’Ivoire, en février 2022.

C’est un bout de forêt en pleine renaissance. Un milieu naturel où, sous la canopée qui se reforme doucement, la végétation jaillit et de grands arbres étendent leurs racines. Dans la forêt classée de la Téné, dans le centre-sud de la Côte d’Ivoire, une parcelle de 2 000 mètres carrés détruite par la culture du café dans les années 1990 a rebâti en quelques décennies une grande partie de son écosystème.

Avec d’autres chercheurs de l’Institut national polytechnique Félix Houphouët-Boigny (INPHB) de Yamoussoukro regroupés au sein du projet DynRecSe (Dynamique de reconstitution des services écosystémiques), le doctorant en écologie Amani Bienvenu a suivi de près cette régénérescence. « Ce caféier, dit-il en pointant du doigt un arbuste mal en point, a été abandonné par un planteur il y a un peu plus de vingt ans faute de rendement intéressant. Il est en train de mourir parce qu’aujourd’hui la forêt reprend ses droits. » Sans intervention humaine, d’anciennes forêts primaires peuvent récupérer jusqu’à 80 % de leur fertilité, de leur structure et de leur diversité d’arbres, vingt ans seulement après l’abandon des pratiques agricoles. On les appelle alors des forêts secondaires.

Lire aussi Forêt d’Afrique centrale : ce qu’il reste à sauver

Cette reconstitution naturelle, bien plus rapide qu’en zone tempérée, a surpris les scientifiques. « La complexité des écosystèmes forestiers tropicaux pourrait laisser penser qu’il faut attendre des centaines d’années pour les récupérer une fois perdus », souligne Bruno Hérault, chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique (CIRAD).

« Banques » de graines

D’après les travaux des scientifiques français et ivoiriens, les forêts ont le potentiel de repousser presque entièrement grâce au phénomène de succession naturelle, nom donné à la reconstruction progressive et de plus en plus complexe de l’écosystème. Cette régénération rapide s’explique notamment par les « banques » de graines toujours présentes dans les sols qui n’ont pas été abîmées ou détruites par l’agriculture intensive. Une restauration également accélérée par le climat chaud et humide des tropiques ainsi que par l’activité des animaux.

Sur la parcelle de la Téné par exemple, des termitières grossissent près des troncs des grands arbres. « Les termites, ce sont des animaux qui brassent énormément le sol et permettent de remonter les éléments minéraux en surface, développe Bruno Hérault près d’un fromager. Très souvent dans ces forêts secondaires, on va voir que les plus gros arbres ont germé à proximité ou sur les termitières. » Le travail des chauves-souris et des oiseaux jouent également un rôle déterminant dans la dissémination et la répartition des graines.

Lire aussi En Côte d’Ivoire, l’ONG African Parks lorgne le parc national de la Comoé

En 2019, l’équipe franco-ivoirienne a collecté les données de tous les arbres présents sur ces 2 000 mètres carrés de forêt et sur sept autres parcelles du pays. Les chercheurs ont interrogé d’anciens agriculteurs locaux pour mieux comprendre l’histoire des zones et ont relevé le contexte paysager et climatique avant de modéliser les trajectoires de reconstitution de ces forêts secondaires.

Née en Côte d’Ivoire, cette méthodologie est qualifiée par le CIRAD d’« inédite, plus robuste et plus précise » que les modèles habituels. Ici, ce ne sont pas une ou deux données qui ont été analysées, mais une douzaine comme le carbone du sol, la biomasse, la taille des arbres et la structure de la forêt.

Lire aussi En Côte d’Ivoire, une « armée verte » lutte contre la déforestation

Cette approche innovante a inspiré d’autres scientifiques dans le monde. Un réseau de 80 chercheurs coordonné par le CIRAD et l’université hollandaise de Wageningen s’est constitué en Amérique latine et en Afrique de l’Ouest. Au total, 2 200 parcelles ont été analysées afin de mieux comprendre les mécanismes de cette restauration naturelle des forêts tropicales. Les chercheurs ont observé qu’entre 1996 et 2015, 2,7 millions d’hectares avaient repoussé au niveau de la forêt atlantique au Brésil. Leurs conclusions ont été publiées dans la revue Science en décembre 2021.

Leur découverte internationale a vocation à aider les politiques forestières des pays menacés par la déforestation, comme la Côte d’Ivoire qui a perdu plus de 80 % de ses forêts en soixante ans, notamment en raison des cultures intensives de cacao. L’ONG américaine Mighty Earth, qui alerte régulièrement sur l’état des forêts du globe, a dévoilé dans son dernier rapport sorti mi-février que la Côte d’Ivoire avait perdu 19 000 hectares de forêts depuis 2019, soit 2 % de ce qu’il reste de son couvert forestier, à cause de la cacaoculture.

« Réadapter la stratégie »

Face à la dégradation de ses ressources forestières, le gouvernement ivoirien dit accélérer la lutte contre la déforestation et les actions de restauration des forêts, à travers notamment des campagnes de reboisement. Mais ces opérations sont « très coûteuses et ne favorisent pas la diversité des essences. C’est souvent une seule espèce d’arbre qui est plantée, ce qui ne permet pas le bon développement de la faune et peut entraîner des maladies », indique Yves Doua-Bi, l’un des chercheurs ayant participé à l’étude publiée dans Science, également chef des opérations techniques à la Sodefor, la structure étatique chargée de la gestion des forêts classées du pays.

Il préconise de privilégier la restauration naturelle et d’avoir recours au reboisement uniquement dans les espaces les plus dégradés. L’intérêt est double pour la Sodefor qui protège les forêts classées et les exploite sur une surface bien définie pour vendre le bois. « Si on veut encore avoir du bois dans ces lieux-là, il va falloir réadapter la stratégie », insiste l’homme à la double casquette qui veut intégrer la population au processus : « Quand les paysans s’installent, ils brûlent les lieux. Il faut changer les mentalités, s’associer à eux pour introduire les arbres dans des parcelles et ainsi permettre après l’abandon des champs que la forêt retrouve ses droits. »

Toutes ces découvertes et recommandations portent leurs fruits, puisque les organismes spécialisés souhaitent déjà investir. L’Institut européen de la forêt, par exemple, « veut se baser sur nos résultats pour mettre en place des stratégies de restauration forestière en Côte d’Ivoire financées par la GIZ, l’agence de coopération internationale allemande pour le développement », note Bruno Hérault.

We wish to give thanks to the writer of this write-up for this awesome web content

En Côte d’Ivoire, la vitesse de reconstitution de la forêt tropicale surprend les chercheurs

Travors