En France, la double peine de la diaspora tchétchène

Par Lucas Minisini

Publié aujourd’hui à 03h00

Pour accompagner le thé vert, il reste encore quelques « bonbons russes ». Mèche et barbe soignées, Chamil Albakov désigne les chocolats dispersés sur la longue table de réunion. Le cofondateur de l’Assemblée des Tchétchènes d’Europe (ATE), créée en octobre 2020, reçoit dans les bureaux de l’association, coincés entre un garage, un transporteur routier et un salon de tatouage, en périphérie de Strasbourg.

Au mur, le pourtour du continent européen, les couleurs de la Tchétchénie indépendante et le nom de l’association, en cyrillique et en anglais, se superposent sur un même drapeau. Ce père de cinq enfants s’apprête à donner bénévolement un cours de français à deux jeunes membres de l’association – un des nombreux rôles de cet ingénieur du BTP de 36 ans, arrivé en France en 2002. Aujourd’hui, son engagement dans l’ATE l’occupe plusieurs heures par semaine. Parfois des nuits entières et les week-ends. « Nous, on essaie de rassurer la diaspora, mais avec quoi ? On n’a pas de moyens, on n’a que la parole. »

Figures influentes

Le samedi 8 janvier, l’ATE a organisé une manifestation à Strasbourg, devant le Conseil de l’Europe, pour dénoncer les enlèvements de proches d’opposants sur le sol ­tché­tchène par le régime dictatorial du président Ramzan Kadyrov, protégé de Vladimir Poutine. Pendant deux heures, 300 personnes venues de toute l’Europe ont brandi des pancartes « Chechen Lives Matter » (« les vies des Tchétchènes comptent »), référence au mouvement américain Black Lives Matter.

Mais Chamil Albakov se désole que le rassemblement n’ait pas même suscité « un tweet de soutien » d’un politique, malgré la présence de figures influentes de la diaspora, comme le blogueur antirégime Toumso Abdourakhmanov, qui a obtenu l’asile politique en Suède. Assis sur une chaise en bois dans ces locaux prêtés par une ONG turque du coin, le Conseil pour la justice, l’égalité et la paix (Cojep), le trentenaire soupire : « Si nos actions n’ont pas d’effet, à un moment, tout le monde va perdre espoir. »

A l’approche de l’élection présidentielle en France, dans une période où la sécurité, l’immigration et l’islam prennent beaucoup de place dans les débats, les membres de la diaspora tchétchène se disent très « concernés » par le scrutin. Mais ils ont beaucoup de mal à se faire entendre.

La situation ne s’arrange pas

En grande majorité musulmans, les 60 000 Tchétchènes de France sont régulièrement stigmatisés par des personnalités politiques. Le leader de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, a évoqué « un problème avec la communauté tchétchène », sur la chaîne LCI. C’était quelques jours après l’attentat contre le professeur Samuel Paty, le 16 octobre 2020 à Conflans-Sainte-Honorine, commis par Abdoullakh Anzorov, jeune homme de 18 ans d’origine tchétchène élevé en France. Depuis, le candidat à la présidentielle s’est excusé pour ses propos.

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