« La Crise du Muntu », ou la liberté pour horizon

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En 1968, à 34 ans, le jeune philosophe camerounais Fabien Eboussi Boulaga (1934-2018) publie dans la revue Présence africaine un article qui fera date, « Le Bantou problématique ». En quelques pages argumentées, il démonte sur le fond et sur la forme La Philosophie bantoue du missionnaire belge Placide Tempels, premier ouvrage à avoir posé la possibilité d’une philosophie africaine, qu’il perçoit comme une invention coloniale.

Et il avance les principaux arguments qui seront retenus contre cette « ethnophilosophie » : elle qualifie de philosophie ce qui n’est qu’une vision du monde et attribue de manière autoritaire et globalisante, à tout un peuple, une manière unique d’appréhender le monde.

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Fabien Eboussi Boulaga poursuit ce travail de démystification quelques années plus tard, dans La Crise du Muntu (1977). La crise dont il est question est celle que traversent les humanités africaines. « Elle se présente avant tout comme une crise de la pensée », explique la philosophe Nadia Yala Kisukidi, coordonnatrice du dossier « Eboussi Boulaga. Défaites et utopies » que lui consacre le numéro 164 de la revue Politique africaine (2021/4).

Et le Muntu (qui signifie « homme », singulier de bantou, « les hommes ») désigne l’homme africain pensé dans sa situation historique, celle de la défaite coloniale puis celle de la situation postcoloniale. C’est, développera Eboussi Boulaga dans une interview de 2009, « l’homme dans la condition africaine et qui doit s’affirmer en surmontant ce qui conteste son humanité et la met en péril ».

Il faut « décoloniser » la philosophie

En fait, précise-t-il, l’histoire de la philosophie est celle de l’exclusion. Elle a rejeté, hors de l’humanité, tout ce qui n’est pas rationnel ni européen. Elle « se présente comme tradition autoritaire. Elle dispose d’un corpus qui renvoie à une histoire singulière et normative. On affirmera péremptoirement que la philosophie est grecque, qu’ailleurs (Inde, Chine) il n’y a qu’ébauches ou impasse de l’esprit, sinon le néant de la pensée ».

Au fond, la philosophie s’est faite idéologie. Elle est « l’un parmi les symboles et les institutions que l’Occident a transportés hors de soi et offerts comme moyen d’assimiler les autres. Elle fait partie de sa certitude, c’est-à-dire de ce qui est indiscutable et va sans dire ». Et elle finit par exclure « certaines modalités d’être homme, de se sentir ». Dès lors, met en garde Fabien Eboussi Boulaga, « la fin des maux ne se trouve pas dans l’adoption, sans méfiance ni doute, de la philosophie telle qu’elle se pratique à l’Ecole, telle qu’elle est devenue en Occident ». Il faut la « décoloniser ».

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