La mer Noire, frontière de plus en plus dangereuse entre les zones d’influence russe et européenne

Par Frank Tétart , Xemartin Laborde, Delphine Papin, Lucie Rubrice, Eric Dedier et Flavie Holzinger

Publié hier à 15h09, mis à jour à 02h01

Lieu d’échanges depuis l’Antiquité, la mer Noire – comme avant elle la Méditerranée – tend à se transformer en frontière naturelle de l’Union européenne (UE) depuis le début du XXIe siècle. Elle est bordée par deux Etats, la Roumanie et la Bulgarie, devenus membres de l’Union en 2007. Avec la Turquie, elle-même candidate à l’adhésion européenne depuis 1987, l’OTAN compte ainsi trois Etats sur les rives de cet espace maritime hautement stratégique.

Pour l’UE, il s’agit avant tout d’un lieu de transit pour ses approvisionnements énergétiques depuis la Russie et le Caucase, et souvent via la Turquie. La mer Noire représente ainsi – après la Méditerranée et la Baltique – la troisième mer d’intérêt pour l’UE. Pour la puissance russe, elle constitue un accès, jugé indispensable, vers les « mers chaudes » – par opposition aux littoraux arctiques et baltiques – du Sud, où la guerre en Syrie, commencée en 2011, lui a fourni l’opportunité de renforcer des points d’appui militaires dans les ports syriens de Tartous et Lattaquié. Dans le cadre de cette ouverture stratégique, la péninsule de Crimée, sorte de pont avancé dominant le bassin pontique, annexée par Moscou en 2014, a toujours occupé une place centrale.

L’enjeu stratégique de la Crimée

La conquête du khanat de Crimée par la tsarine Catherine II, au XVIIIe siècle, marque un tournant stratégique dans l’expansion de l’Empire russe, avec l’inauguration de la base navale de Sébastopol, en 1783.

L’Ukraine, qui avait déclaré son indépendance dans la foulée de la révolution bolchevique de 1917, voit la majeure partie de son territoire intégrée de force dans l’Union soviétique, créée en 1922. Après des années de troubles et d’affrontements lors desquels Français et Britanniques occupent brièvement Odessa et Sébastopol en 1919, l’« empire » soviétique parvient ainsi à se préserver un large accès à la mer Noire.

Durant la guerre froide, l’URSS et ses alliés du pacte de Varsovie (1955) contrôlent l’ensemble des rives de la mer Noire, qui se « soviétise », à l’exception de la Turquie, qui a rejoint l’Alliance atlantique en 1952. Le rattachement de l’oblast de Crimée à la République socialiste soviétique d’Ukraine, en 1954, n’a qu’une portée symbolique. Sur fond de déportations massives d’Ukrainiens, ce transfert territorial a alors pour simple vocation de marquer le 300e anniversaire de la signature du traité de Pereïaslav, qui avait fait passer l’Ukraine (alors contrôlée par les Cosaques zaporogues) sous suzeraineté du tsar de Russie. C’est aussi pour Nikita Khrouchtchev (1954-1963) une manière de témoigner son attachement à l’Ukraine, dont il avait été nommé chef du Parti communiste en 1938, et où il a bâti sa carrière politique. A l’époque, personne n’imagine que les limites administratives au sein de l’Union soviétique puissent un jour devenir des frontières internationales, plaçant de facto la Crimée sous souveraineté de Kiev, en contradiction avec les intérêts stratégiques de la Russie.

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