« Sauver la ville », le retour au pays natal amer et poétique de Timba Bema

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« Je suis rentré chez moi, à Douala, Canton Bell, Bali, Quartier Lihon. » Comme un leitmotiv, ces paroles reviennent dans la bouche du narrateur de Sauver la ville, le nouvel opus en forme de long poème de l’auteur camerounais Timba Bema. Tel le guerrier enfin de retour chez lui après un long voyage, un jeune homme retrouve son pays, espérant renouer avec sa famille et ses amis. Mais au fil des ans, les choses ont bien changé et les nouvelles qui l’attendent s’avèrent malheureuses.

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De sa famille ne lui reste que sa mère, devenue aveugle et qui tarde à le reconnaître. Plusieurs de ses camarades sont décédés ou ont disparu, enlevés par de mystérieuses milices. Quant à Moukem, son meilleur ami, il a été lynché pour avoir volé quatre chaises sans valeur – des représailles disproportionnées qui en disent long sur les frustrations d’une partie grandissante de la population. « J’ai contemplé le vide laissé par mes amis, aspirés par cette ville où ils sont nés, ont grandi […] Avec cette question au bout de la langue : quelle est donc cette ville qui se nourrit de la chair de ses enfants ? »

Marchandisation galopante

Dans son quartier, le narrateur revisite les lieux qui ont marqué son enfance. Sa déception est grande face au délabrement qu’il observe, en total contraste avec ses souvenirs : « Le monde laissé derrière s’était métamorphosé en une espèce de mélasse que la lumière terne des étoiles n’osait pénétrer. » Les valeurs et principes de vie autrefois transmis par les anciens semblent également avoir disparu, remplacés partout par un capitalisme effréné et une marchandisation galopante : « Tu veux un terrain… on te le vend. Des hommes entiers ou en pièces détachées… on te les vend. Tu me donnes de l’argent, je te vends un œil, je te vends une langue. Tu me donnes de l’argent, je te vends des testicules et des mandibules. »

Le jeune homme découvre cependant une raison de ne pas céder au désespoir lorsqu’un pélican, apparu au cours de sa déambulation, le charge d’une mission capitale : trouver, avant le lever du jour, la belle âme qui empêchera le basculement ultime de la cité dans le chaos. « Va, va dans la ville, va ! Si avant le retour du jour, tu rencontres une âme pure, alors cette ville indigne sera épargnée. Dans le cas contraire, elle sera ravagée par des torrents d’eau et de flamme. » Le héros se lance alors dans une quête nocturne, de rencontre en rencontre, à la recherche de cette fameuse âme dont la « pureté » – comprendre la beauté, l’intégrité – permettra d’épargner à la ville décadente la colère des dieux. Mais parviendra-t-il à accomplir sa mission ? A « sauver la ville » (et par là même son pays) du désastre dans lequel elle est en train de sombrer ?

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La thématique de cette « odyssée poétique » de Timba Bema rappellera sans nul doute le mythe chrétien de Sodome et Gomorrhe, mais en réalité l’univers qui sous-tend le recueil est avant tout celui de la culture douala, dont l’auteur est issu. Oiseau totémique et protecteur, le pélican y symbolise les forces célestes et spirituelles et il n’est pas indifférent que, s’adressant à un humain, l’oiseau se juche au sommet d’un frangipanier, arbre qui représente la force et la transmission des temps anciens, dressé majestueusement au milieu d’un carrefour. N’est-ce pas là, à la jonction de plusieurs routes, qu’on peut le mieux questionner l’avenir ?

« Un immense foutoir »

C’est en se fondant sur sa propre expérience de retour au pays natal après une dizaine d’années de séjour à l’étranger que Timba Bema a commencé à élaborer son manuscrit. Derrière son héros décalé, c’est lui, l’auteur, qui scrute d’un œil critique la société qui était la sienne et qu’il ne reconnaît plus. Son regard plein d’amertume en dit long sur la profondeur de sa déception : « Aujourd’hui est un immense foutoir, un gigantesque non-sens, un gigantesque tour de passe-passe pour déjouer le regard… Ici c’est un grand bricolage, c’est la débrouillardise, on essaie, on essaie seulement de faire quelque chose… mais très vite la poussière se lève et l’engloutit. »

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La quête de l’auteur-narrateur se révèle donc tout autant symbolique que spirituelle, car elle pose une question essentielle : face à ce qu’il considère comme un effondrement sociétal annoncé, se trouve-t-il encore des êtres capables de fonder une cosmogonie nouvelle ? Sans doute la réponse est-elle à trouver du côté des artistes et créateurs. C’est en tout cas ce que laisse penser ce recueil poétique dont les vers libres et la disposition graphique invitent à la lecture aussi bien qu’à l’écoute d’un cantique magnifique.

Sauver la ville, de Timba Bema, Editions des Sables, 170 pages, 25 francs suisses.

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« Sauver la ville », le retour au pays natal amer et poétique de Timba Bema

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